À première vue, l’idée paraît radicale : vivre plusieurs mois dans un logement chauffé en moyenne à 15 degrés. Pourtant, à Louvain-la-Neuve, sept étudiants l’ont fait tout un hiver. À l’origine de cette expérience se trouve Loïc Lieutenant, jeune ingénieur mécanicien formé à l’UCLouvain, qui a consacré son mémoire au slow heat, une approche de sobriété énergétique encore peu connue.
« Je voulais donner du sens à mes compétences, avec un projet qui impacte directement les citoyens », raconte-t-il. « Durant mes études, on faisait énormément de simulation numérique, du code. Moi, je n’aimais pas tant ça. Je devenais vite fou à rester derrière mon ordinateur. J’avais parfois l’impression d’être en dehors des sujets de la vraie vie. »
Chauffer les corps plutôt que les bâtiments
Le slow heat repose sur un principe simple : plutôt que chauffer tout le volume d’un bâtiment, il vaut mieux concentrer la chaleur sur les personnes qui y vivent. Pull supplémentaire, plaid chauffant, surmatelas chauffant, panneaux radiants, mouvement… Autant de moyens de conserver le confort sans surchauffer l’ensemble du logement.
« On a l’impression que la température est le seul moyen d’avoir chaud. En fait, non, il y a plein d’autres paramètres », explique Loïc Lieutenant. « Le but, c’est de jouer sur tous ces paramètres en même temps. Et chacun trouvera ceux qui lui conviennent le mieux pour vivre confortablement. »
Une idée née de la crise énergétique
Le déclic survient lors de l’envolée des prix de l’énergie provoquée par la guerre en Ukraine. Le jeune étudiant va rencontrer des citoyens et cherche avec eux des pistes de solutions pour réduire leurs factures d’énergie. « C’est là que j’ai découvert le slow heat. Moi qui essaye continuellement de réduire mon empreinte carbone, j’ai trouvé ça génial ! Pour l’alimentation, on a des solutions à l’échelle individuelle. Par exemple, devenir végétarien. Ce n’est pas simple pour tout le monde, mais c’est faisable immédiatement. Pour la voiture, on peut la remplacer par les transports en commun et le vélo. Pour les achats, on a la seconde main. Mais pour le chauffage, à part l’isolation, je ne voyais rien d’applicable immédiatement. »
Convaincu du potentiel de cette démarche, il propose d’en faire le sujet de son mémoire. Ses professeurs acceptent. Il prépare l’expérience afin qu’elle puisse démarrer dès l’arrivée du froid.
Sept colocs, une température moyenne de 15 degrés
Après un premier essai infructueux dans un autre logement étudiant, Loïc décide de tester le concept dans sa propre colocation. « Je suis venu un soir et je leur ai dit : vous êtes chauds, on met moins chaud« , sourit-il. La discussion s’engage avec ses six colocataires, qui acceptent le défi. Avec une règle d’or : « Chacun gardait la possibilité de remontrer la température, à tout moment. Quand on occupait le kot, la température pouvait monter jusqu’à 17 degrés. Et on coupait tout quand on n’était pas là. » L’expérience se déroule à l’hiver 2023-2024. Résultat : les occupants vivent confortablement à une moyenne de 15 °C pendant les quatre mois les plus rigoureux.
Jusqu’à 50% d’énergie économisée
Les chiffres sont frappants : la consommation énergétique du logement recule de 30 à 50%, tandis que l’électricité utilisée pour les équipements de proximité n’augmente que de 0,8%.« Il y a une règle de bonne pratique qui estime qu’un degré en moins, c’est 7 à 10% d’économie sur la facture d’énergie », explique Loïc Lieutenant. « On a ainsi économisé 1520€ en un hiver grâce au slow heat. »
Ces ordres de grandeur pourraient s’appliquer à d’autres logements. Le slow heat apparaîtrait alors comme un complément efficace aux rénovations énergétiques traditionnelles.
Attention à l’humidité sous certains seuils
Le jeune chercheur insiste toutefois sur un point : diminuer la température ne signifie pas descendre sans limite. En dessous d’environ 15 degrés, il devient essentiel de surveiller le taux d’humidité dans le logement. Un air trop humide peut favoriser l’apparition de condensation, de moisissures et dégrader la qualité du bâti comme du confort intérieur. « Pour pallier ça, il faut ventiler correctement. Et 10 minutes par jour ne suffiront pas. Il faut aérer plus longtemps. »
Autrement dit, le slow heat demande aussi de la vigilance : aérer régulièrement, contrôler l’humidité et adapter la température selon le type de logement pour éviter les effets indésirables.
Changer notre imaginaire du confort
Au-delà des économies d’énergie, le travail du jeune chercheur met en lumière un frein plus culturel que technique. « Dans l’imaginaire belge et français, on a cette notion que si on diminue la température, on aura d’office froid », observe-t-il. « Pourtant, chacun adapte déjà son confort à l’extérieur ou à la montagne par exemple. Les températures peuvent être négatives et pourtant, on peut avoir très chaud. Le confort ne dépend donc pas uniquement du thermostat, mais aussi de nos habitudes. »
Une piste concrète pour le climat
Aujourd’hui engagé dans un projet européen consacré aux low-tech, Loïc Lieutenant poursuit ses recherches. Son mémoire, salué par une nomination aux HERA Awards 2026, rappelle qu’une partie de la transition écologique se joue aussi dans des gestes simples.
Baisser un peu le chauffage, repenser le confort, consommer moins : parfois, la révolution commence dans un kot étudiant.
